1. C’EST TOUJOURS LA PENSÉE QUI GUIDE L’ACTION.

Pour bien saisir ce qu’est véritablement le naturisme et éviter les pièges, les lieux communs, il convient donc d’en rechercher l’essence même ; de revenir aux origines de cette forme de pensée, pour en comprendre la dynamique, ses sources d’inspiration et ce qui a bien pu motiver des personnes à braver les interdits, les tabous de la société, au point parfois d’en perdre la vie dans d’atroces souffrances.

Quelles sont ces sources qui constituent le « génome », en quelque sorte, du mouvement naturiste contemporain ? Pour le savoir, il convient de s’intéresser à l’histoire des philosophies et de comprendre les influences que celles-ci ont pu exercer les unes sur les autres.

L’exceptionnelle « cartographie » réalisée par Simon Raper, nous montre les liens qui relient les différents courants de cette histoire. En effet, rien ne naît spontanément du néant en la matière. Les changements s’opèrent par apport de couches successives et par sédimentation.

À voir cette énorme « nébuleuse » constituée d’autant d’étoiles qu’il existe de philosophes, on se sent un peu perdu et on se demande bien par quel bout commencer notre enquête.

PETIT TOUR D’HORIZON DE LA NUDITÉ PRÉ-CHRÉTIENNE

Marc-Alain Descamps dans son livre Vivre nu (1987), considère que « Les mouvements nudistes ont été créés par le christianisme. Avant lui il n’existait ni interdiction ni proscription du nu dans toute l’antiquité, que ce soit chez les Celtes, les Grecs, les Romains ou les Germains, donc personne ne cherchait à le défendre ». En outre, dans les sociétés où la nudité n’est pas réprimée, il n’y a sans doute pas d’intérêt à vouloir se regrouper pour la défendre.

 » Sème nu, moissonne nu, laboure nu, si tu veux achever en leur temps tous les travaux de Demeter afin que pour toi chacun de ses fruits croisse aussi en son temps,  et que tu n’aies pas plus tard, indigent, à mendier à la porte d’autrui «   – Hésiode / Les travaux et les Jours.  

Ainsi, dans l’Égypte Antique, la nudité était la norme pour les classes modestes constituées par les domestiques, les esclaves et les artistes (musiciens, danseurs, acrobates). Les enfants restaient nus jusqu’à la puberté, quel que soit leur milieu social.

Les classes moyennes et supérieures portaient des vêtements en lin (pagnes, tuniques et robes), le seul textile utilisé alors. Ces vêtements étaient de plus en plus fins selon l’élévation sociale de la personne, les vêtements des nobles pouvant être totalement transparents, y compris ceux du Pharaon, de son épouse et leur entourage. Le kalasiris, une robe extrêmement fine portée par les femmes, en est un exemple.

Des inscriptions sur des tablettes d’argile retrouvées à Armana attestent que le pharaon Akhenaton, son épouse Néfertiti et leurs enfants restaient couramment nus à l’intérieur du palais royal et dans les jardins : ils attribuaient à la nudité une valeur spirituelle importante et des bienfaits pour leur santé. Les personnages officiels, l’entourage de la famille royale ainsi que leurs serviteurs, pouvaient faire de même. Cette coutume a été successivement supprimée et réhabilitée par les différentes familles royales.

Mais d’autres cultures Antiques considéraient les coutumes égyptiennes comme « humiliantes », en attestent des bas-reliefs ou des textes de l’époque, par exemple ce passage de la Bible hébraïque : 

« Ainsi le Roi d’Assyrie emmènera d’Égypte et de Chus prisonniers et captifs les jeunes et les vieux, les nus et les déchaussés, fesses découvertes, ce qui sera l’opprobre de Égypte ».

La découverte par Christophe Colomb des Amériques permet aussi la rencontre avec de nombreux peuples qui « vivent complètements nus ». Voici la description des Taïnos, faite par Christophe Colomb :

« Tous vont nus comme leur mère les a mis au monde, les femmes également, quoique je n’en eusse vu qu’une seule, fort jeunette ; et tous ceux que je vis étaient tous jeunes, de sorte que je n’en vis aucun âgé de plus de trente ans, très bien faits, avec des corps harmonieux et de très beaux visages, les cheveux presque aussi épais que les crins de la queue des chevaux et courts. Ils portent les cheveux sur les sourcils, sauf quelques mèches qu’ils portent longues derrière et jamais ne coupent. Certains se peignent de brun, d’autres sont de la couleur des Canariens, ni noirs ni blancs, d’autres se peignent de blanc, d’autres de rouge, d’autres de ce qu’ils trouvent ; certains se peignent le visage, d’autres le corps, d’autres seulement les yeux. [….] Tous semblablement sont de bonne taille, ont de beaux traits et sont bien faits [….] Ils ont les jambes très droites, tous semblablement et le ventre non point gros mais très bien proportionné » (Christophe Colomb, Journal de bord. Octobre 1492).

Ohlone Indians in a Tule Boat in the San Francisco Bay 1822, by Louis Choris

Ronsard écrit aussi que le peuple des Amériques découvert par Villegaignon…

« Erre innocemment tout farouche et tout nu

D’habit tout aussi nu qu’il est nu de malice,

Qui ne connaît les noms de vertu et de vice,

Mais suivant sa nature et seul maître de soi,

Soi-même est sa Loy, son Sénat et son Roy »

(Vespucci) Das sind die neue gefunden menschen oder volker In form und gestalt

Als sie hie stend durch den Christenlichen König von Portugall, gar wunderlich erfunden

Cette curieuse composition illustre un passage dans lequel Vespucci évoque une rencontre avec des « sauvages » de très grande taille. Il décrit ainsi cette population, d’une manière générale  (Premiers regards sur les sauvages (XVIe siècle) – Jean-Paul Duviols – p. 13-25) :

« Tous, de l’un ou l’autre sexe vont tout nus. Ils ne se couvrent aucune partie du corps et ils vont ainsi tels qu’ils sont sortis du ventre de leur mère, jusqu’à leur mort. Ils ont des corps de grande dimension, musclés, très robustes et bien proportionnés et d’une couleur qui tire sur le rouge, ce qui est je crois la conséquence d’aller tout nus, car ils sont teints par le soleil. Leurs cheveux sont abondants et noirs. Ils sont agiles dans leur démarche et dans leurs jeux. Leurs visages sont francs et beaux, mais ils les ravagent eux-mêmes en se perforant les joues, les lèvres, les narines et les oreilles. »

« Quant aux femmes, bien qu’elles aillent toutes nues et qu’elles soient lubriques, elles n’ont aucun défaut dans leurs corps qui sont beaux et propres et elles ne sont pas si grossières qu’on pourrait supposer, car bien qu’elles soient plantureuses, leur partie laide n’est pas apparente, car elle est cachée chez la plupart par leur belle stature. Il est une chose qui nous a paru miraculeuse et c’est que parmi elles aucune n’avait les seins pendants et quand elles avaient accouché, la forme et la fermeté de leur ventre ne les distinguaient en rien des vierges et il en allait de même pour les autres parties du corps que l’honnêteté m’empêche de nommer » (Amerigo Vespucci, Mundus Novus (« Nature et Mœurs de ces peuples »).

« Les hommes et les femmes de ce pays sont aussi bien faits que ceux du nôtre, seulement le soleil leur a donné une teinte brune. Ils vont absolument nus et ne se cachent même pas les parties honteuses. Ils se peignent le corps de diverses couleurs et n’ont pas de barbe car ils se l’arrachent avec soin. Ils se percent les lèvres et les oreilles et ils y mettent des pierres comme ornements. Ils se parent aussi avec des plumes ». (Hans Staden, Nus, féroces et anthropophages, 1re édition 1557).

La nudité en public était également très courante au Japon jusqu’à la Restauration de Meiji (3 janvier 1868), marquée par une politique d’ouverture sur le monde occidental et le début de l’industrialisation du pays. Les américains imposent en effet, le 31 mars 1854, la Convention de Kanagawa qui marque le début du colonialisme occidental sur le Japon. Il faut dire que cette convention a été obtenue dans la crainte de représailles américaines, via la menace constituée par la flotte du Commodore Mattew Perry, envoyée par le Président des Etats-Unis Milliard Fillmore.

L’interprète du Commodore, le révérend S. Well Williams, avait écrit à propos de la nudité publique : 

« la pudeur, à en croire ce que nous voyons, semble ici inconnue : les femmes ne cherchent pas à cacher leurs seins ou leurs cuisses, tandis que les hommes utilisent parfois un unique morceau de tissu, mis en place avec négligence. On peut voir des hommes nus et des femmes nues parcourant les rues librement et fréquenter les mêmes établissements pour faire leur toilette, sans distinction de sexe, sans pudeur. Ces pratiques obscènes démontrent l’attrait de ce peuple pour le vice, à un degré qui répugnerait n’importe qui ».

Pour ce qui concerne l’Afrique, les récits et les images ne manquent pas pour attester de la normalité de cette nudité, notamment en zone subsaharienne.

groupe de Surma (Éthiopie)– source : http://papou-net.over-blog.com/article-ethiopie-63896949.html

Malgré la colonisation et la christianisation du continent africain, plusieurs peuples ont su résister à la pression culturelle occidentale qui obligeait au rhabillage, notamment de ce que les conquérants qualifiaient de « parties honteuses ».

L’écrivain Jacques Soubrier (né le 20 mai 1909 et mort le 16 octobre 1965, est un explorateur, voyageur et écrivain français) auteur de romans pour les jeunes et de récits voyages, raconte ainsi sa rencontre avec les tribus Lobis les jours de marché à Gaoua lors d’un périple africain :

« Les femmes n’ont pour tout costume que la ceinture de ficelles, en brin de « bemwos », dont les extrémités leur pendent jusqu’aux genoux. Les femmes mariées portent, en outre, comme chez les Bobos, deux bouquets de feuilles, qu’elles s’appliquent avec beaucoup de pudeur lorsqu’elles se baissent. La plupart ont les lèvres déformées par l’affreux labret de quartz, de fer, d’os ou de bois, et des scarifications en étoile leur ornent le nombril. Leurs traits sont en général assez fins et l’habitude, commune à toutes les femmes noires, de porter les fardeaux sur la tête donne à leur démarche et à leur port l’élégance et la noblesse que l’on remarque, pour la même raison, chez nos Arlésiennes. Chez les Lobis, le coin des « Yona », femmes. – La rencontre avec la nudité – partielle ou totale – de certains groupes africains surprend les occidentaux de la fin du XIXème et du début du XXème siècle. Particulièrement celle des femmes, qui n’est pas coutumière dans l’Europe d’alors. »

http://webdoc.rfi.fr/blaise-diagne-grande-guerre-1914-1918-france-tirailleurs-afrique/chapitre-3/

NOUBA, SOUDAN, ETHNOGRAPHIE, ANAKO, DUBOIS       Fotographie : Leni Riefenstahl – Les Noubas de Kau & Black

Ladies – 2001

« Les Noubas ont été objets d’une incroyable fascination lorsqu’ils furent révélés au monde dans les années 70 par les photographies de la cinéaste allemande Leni Riefenstahl. Deux explorateurs Suisse, Pierre et Eliane Dubois, sont partis explorer les monts Kordofan du Soudan. Ils y ont réalisé le premier grand film documentaire jamais tourné sur ce peuple, à la fois mystérieux et fascinant de beauté. Ils y ont découvert des rituels étonnants de fécondité, d’initiation ou de séduction, d’impressionnantes luttes aux bracelets tranchants, des confrontations rituelles en villages voisins, des cérémonies qui vouent un véritable culte à la beauté des femmes et des hommes » (NOUBA, UNE MÉMOIRE AFRICAINE – un témoignage exceptionnel sur les Nouba de Kau au Soudan).

Aujourd’hui encore, subsistent quelques « peuples nus », ou pour lesquels la nudité n’est pas un tabou : Mashco-Piro – Ayoreo – Carabayo – Korubo – Wayampi – Zo’é – Waorani – Yanomami (Amériques) ; Malabri – Sentinelle – Jarawa (Asie) ; Tribus néo-guinéennes en Océanie ; Peuples de culture traditionnelle de la vallée de l’Omo (Hamers, Mursis, Turkanas, Karos, Surmas, Nyangatom, Karo, etc.) – Nuba (Afrique) …

QUE S’EST-IL PASSÉ ? ET COMMENT RETROUVER LE FIL ?

Marcel Kienné de Mongeot (1897-1977), un des pères fondateurs du naturisme en France, nous montre une piste à explorer. Celle des gymnosophes :

 » Je ne suis ni naturiste ni encore moins nudiste, mais terme que j’ai lancé et qui semble prendre beaucoup : Gymnosophe.  C’est à dire sage vivant nu, recherchant la vérité et luttant contre tout ce qui est néfaste  à l’homme, physiquement et moralement… «  –  Kienné de Mongeot, 1952

D’autres marqueurs peuvent aussi être recherchés, parmi lesquels le rapport au corps et à la nudité bien-sûr ; mais aussi l’hygiénisme et ses sources ; les pratiques sportives et le thermalisme ; la façon de s’alimenter et le végétarisme ; les rapports éthiques et moraux entre l’homme, l’animal et la nature ; les rapports humains et notamment l’égalité entre les femmes et les hommes, ou plus généralement le respect d’autrui sans discriminations d’aucune sorte ; le pacifisme ; bref, tout ce qui constitue l’ensemble des valeurs portées aujourd’hui par le naturisme et que l’on retrouve synthétisées dans sa définition internationale.

Alors allons-y et cheminons ensemble dans cette épopée philosophique…