Chapitre III. HÉDONISME ET EUDÉMONISME

L’hédonisme est une doctrine selon laquelle la recherche du plaisir et l’évitement de la souffrance constituent le but de l’existence humaine. Elle est revendiquée de manière absolue par le cyrénaïsme. L’hédonisme se différencie de l’eudémonisme, théorisé notamment par les Épicuriens et les Stoïciens, qui considèrent le bien-être, la sérénité et le bonheur, et non le plaisir, comme le but de la vie humaine. Les Épicuriens adoptent toutefois une position particulière car s’ils considèrent effectivement le bonheur comme le but de la vie humaine, ils perçoivent les plaisirs, lorsqu’ils sont naturels et nécessaires, comme un intermédiaire permettant de l’atteindre. La doctrine épicurienne peut donc être perçue soit comme un eudémonisme, soit comme une forme d’hédonisme raisonné.

Les penseurs hédonistes ont orienté leur vie en fonction de leurs dispositions propres, mais on retrouve des thèmes communs : l’amitié, la tendresse, la sexualité, les plaisirs de la table, la conversation, une vie constituée dans la recherche constante des plaisirs, un corps en bonne santé. On peut aussi trouver la noblesse d’âme, le savoir et les sciences en général, la lecture, la pratique des arts et des exercices physiques, le bien social…

Dans le même temps, les douleurs et les déplaisirs à éviter sont : les relations conflictuelles et la proximité des personnes sans capacités relationnelles, le rabaissement et l’humiliation, la soumission à un ordre imposé, la violence, les privations et les frustrations justifiées par des fables, etc.

Ainsi, il n’y a pas d’hédonisme sans discipline personnelle, sans connaissance de soi, du monde et des autres. Les fondations directes d’une philosophie hédoniste sont la curiosité et le goût pour l’existence d’une part, et d’autre part l’autonomie de pensée (et non la croyance), le savoir et l’expérience du réel (au lieu de la foi).

Leucippe

« Rien ne se produit vainement, mais tout se produit à partir d’une raison et en vertu d’une nécessité »

« La joie authentique s’obtient par la contemplation des choses belles »

Leucippus, est un philosophe grec, natif d’Abdère ou de Milet, voire d’Elée pour certains. On ne connaît pas très bien le sexe de Leucippe. Il est probable qu’il s’agissait d’un homme. Mais peut-être est-il une femme. Fondateur de l’école atomiste (vers 460 avant J. C.), il posa en principe la réalité du mouvement (changement) et la variété multiple de la matière. Pour lui, l’univers est fait de vide et d’atomes.

Selon Michel Onfray, « dans le monde de Leucippe, il n’existe que des atomes, du vide et des mouvements effectués par les premiers dans le second».

Leucippe a influencé Démocrite.

Démocrite d’Abdère

« La liaison fortuite des atomes est l’origine de tout ce qui est. »

« Rien n’existe dans notre intelligence, qui n’ait été d’abord dans nos sens »

(en grec Δημόκριτος / Dêmókritos, « choisi par le peuple »), est né vers 460 à Abdère et mort en 370 av. J.-C. Il a été un disciple de Leucippe. Ses contributions exactes sont difficiles à démêler de celles de son mentor, car ils sont souvent mentionnés ensemble dans les textes des doxographes.
Selon Hippolyte, « Démocrite d’Abdère, fils de Damasippos, s’était entretenu avec de nombreux gymnosophistes aux Indes et avec les prêtres en Égypte, ainsi qu’avec les astrologues et les mages chaldéens à Babylone ». Il aurait donc fait de très nombreux voyages avant de poser les bases de ses concepts philosophiques. (extrait de « Les penseurs grecs avant Socrate » – GF Flammarion – 1964).

 

C’est aussi un penseur matérialiste, considéré aujourd’hui comme l’un des fondateurs de l’atomisme. Tous ses contemporains évoquent sa très grande culture mais aussi son caractère rieur : « Toute rencontre avec les hommes fournissait à Démocrite matière à rire. » (Juvénal, Satires, X, V, vers 47).

Démocrite méditant sur le siège de l'âme, Léon-Alexandre Delhomme -(Tournon, 1841 – Paris 1895), signé daté, fondu par Victor Thiebaut –, plâtre modèle présenté au salon de 1868, achat de la ville en 1873, marbre réalisé en 1875 / parc Jean Rameau - Mont-de-Marsan / ©Mathilde Hospital, CC BY-SA 4.0 , via Wikimedia Commons

C’est cette hilarité qui inquiéta ses concitoyens les Abdéritains qui firent alors venir Hippocrate pour soigner le philosophe, à leurs yeux devenu fou. En effet, le Sénat et le peuple d’Abdère envoyèrent des lettres à Hippocrate pour l’inviter à examiner et soigner Démocrite. Par chance, ces lettres nous sont restées. Spécialement venu de son île de Cos, Hippocrate trouva son amis Démocrite à l’ombre d’un platane dans le jardin de sa maison, justement occupé à écrire un traité sur la folie.

Au cours d’un entretien, il expliqua à Hippocrate : « Tu attribues deux causes à mon rire, les biens et les maux ; mais je ris d’un unique objet, l’homme plein de déraison, vide d’œuvres droites, puéril en tous ses projets, souffrant sans nul bénéfice des épreuves sans fin, poussé par ses désirs immodérés à s’aventurer jusqu’aux limites de la terre… ». Après cela, Hippocrate décréta que Démocrite était l’homme le plus sain d’esprit et le plus sensé qui soit comme il le dit dans sa lettre racontant ses entretiens avec Démocrite.

Jean de La Fontaine a raconté cette rencontre dans l’une de ses fables :

Démocrite et les Abdéritains,  Livre VIII, fable 26

Que j’ai toujours haï les pensers du vulgaire !
Qu’il me semble profane, injuste et téméraire,
Mettant de faux milieux entre la chose et lui,
Et mesurant par soi ce qu’il voit en autrui !
Le maître d’Epicure en fit l’apprentissage.
Son pays le crut fou : petits esprits ! Mais quoi ?
Aucun n’est prophète chez soi.
Ces gens étaient les fous, Démocrite le sage.
L’erreur alla si loin qu’Abdère députa
Vers Hippocrate et l’invita,
Par lettre et par ambassade,
A venir rétablir la raison du malade :
« Notre concitoyen, disaient-ils en pleurant,
Perd l’esprit : la lecture a gâté  Démocrite ;
Nous l’estimerions plus s’il était ignorant.
Aucun nombre, dit-il, les mondes ne limite :
Peut-être même ils sont remplis
De Démocrites infinis.
Non content de ce songe, il y joint les atomes,
Enfants d’un cerveau creux, invisibles fantômes ;
Et, mesurant les cieux sans bouger d’ici bas,
Il connaît l’univers, et ne se connaît pas.
Un temps fut qu’il savait accorder les débats
Maintenant il parle à lui-même.
Venez, divin mortel ; sa folie est extrême.»
Hippocrate n’eut pas trop de foi pour ces gens ;
Cependant il partit. Et voyez, je vous prie,
Quelles rencontres dans la vie
Le Sort cause ! Hippocrate arriva dans le temps
Que celui qu’on disait n’avoir raison ni sens
Cherchait dans l’homme et dans la bête
Quel siège a la raison, soit le coeur, soit la tête.
Sous un ombrage épais, assis près d’un ruisseau,
Les labyrinthes d’un cerveau
L’occupaient. Il avait à ses pieds maint volume,
Et ne vit presque pas son ami s’avancer,
Attaché selon sa coutume.
Leur compliment fut court, ainsi qu’on peut penser :
Le sage est ménager du temps et des paroles.
Ayant donc mis à part les entretiens frivoles,
Et beaucoup raisonné sur l’homme et sur l’esprit,
Ils tombèrent sur la morale.
Il n’est besoin que j’étale
Tout ce que l’un et l’autre dit.

Le récit précédent suffit
Pour montrer que le peuple est juge récusable.
En quel sens est donc véritable
Ce que j’ai lu dans certain lieu,
Que sa voix est la voix de Dieu ?

 

Les cyrénaïques et les cyniques

 

Aristippe de Cyrène (435-356 av. J.-C.)

 

« Il y a une voie intermédiaire, que je m’efforce de suivre et qui ne passe ni par le pouvoir, ni par l’esclavage, mais par la liberté, qui est la voie la plus sûre vers le bonheur »

« Ce n’est pas celui qui mange le plus, mais celui qui mange le mieux, qui jouit de la meilleure santé »

« On examine avec soin les objets dans les boutiques, mais quand il s’agit des gens, on les juge sur l’apparence »

 

Source :https://www.phil-fak.uni-duesseldorf.de/philo/galerie/antike/aristipp.html

 Le philosophe définissait le but et la fin de la vie comme « un mouvement lisse qui débouche sur une sensation ». C’est la définition du plaisir et il défend donc un hédonisme sans excès dans la sensualité. Les Cyrénaïques se différencient de la définition d’Épicure en prenant le plaisir comme un mouvement avec sensation et non pas une ataraxie (la tranquillité de l’âme ou encore la paix de cette dernière résultant de la modération et de l’harmonie de l’existence). Ils reprochent à celle-ci d’être non pas un plaisir mais une anesthésie et une simple privation de douleur. Tout être recherche son plaisir et le plaisir est toujours en soi un bien, même si sa cause est mauvaise. « Les plaisirs du corps sont plus importants que ceux de l’âme».

Après la mort de Socrate, dont il était l’élève, Antisthène ( 445-365 av.J.-C.) s’installe dans un gymnase, le Cynosargue, où sont acceptés les demi-citoyens, un lieu dédié à Héraclès (correspondant à Hercule dans la mythologie romaine). C’est l’une des raisons pour lesquelles ses élèves portent ensuite le nom de « Cyniques ».

Antisthène enseignait que la seule philosophie est éthique, que la vertu s’enseigne et suffit au bonheur du sage. Elle se manifeste dans les actions, elle se passe des discours et des théories. En conséquence, il faut mener une vie aussi simple et morale que possible et se détacher des conventions sociales. Il énonce ainsi les fondements du stoïcisme (à venir ensuite), à savoir que le bonheur se trouve dans le bon usage des représentations, autrement dit, dans ce qui dépend de nous. Il professait que seul le plaisir lié à l’effort et résultant d’une ascèse personnelle peut contribuer au bonheur : « le plaisir est un bien, et il ne faut pas s’en culpabiliser » (Athénée, Deipnosophistes Livre XII).

Diogène de Sinope (413-327 av. J.-C.) grâce à sa persévérance fut le disciple d’Antisthène, qui avait pourtant dit qu’il n’en voulait pas… Un jour où Antisthène le menaçait d’un bâton pour qu’il s’en allât, Diogène tendit sa tête et lui dit : « Frappe, tu n’auras jamais un bâton assez dur pour me chasser, tant que tu parleras ! ». Également appelé Diogène le Cynique, il est le plus célèbre représentant de cette école.

Les portraits de Diogène qui nous ont été transmis divergent parfois, le présentant tantôt comme un philosophe, débauché, hédoniste et irréligieux, tantôt comme un ascète sévère, volontaire, voire héroïque. Le cynisme est une attitude face à la vie et connue principalement pour les propos et les actions spectaculaires de son disciple le plus célèbre. Cette école a tenté un renversement des valeurs dominantes du moment, enseignant la désinvolture et l’humilité aux grands et aux puissants de la Grèce antique. Radicalement matérialistes et anticonformistes, les cyniques proposaient une autre pratique de la philosophie et de la vie en général, subversive et jubilatoire, comme en témoigne la conversation qu’aurait eue Diogène avec le jeune Alexandre Le Grand :

 

L’école cynique prône la vertu et la sagesse, qualités qu’on ne peut atteindre que par la liberté. Cette liberté, étape nécessaire à un état vertueux et non finalité en soi, se veut radicale face aux conventions communément admises et ce, dans un souci constant de se rapprocher de la nature.

« Cet enfant qui boit dans le creux de sa main, m’apprend que je conserve encore du superflu.”

«L’homme doit vivre sobrement, s’affranchir du désir, réduire ses besoins au strict minimum.»

«La science, les honneurs, les richesses sont de fausses richesses qu’il faut mépriser.

Loin de s’encombrer de discours théoriques abstraits, Diogène et ses disciples pratiquaient une philosophie « concrète », particulièrement inconciliable avec l’idéalisme platonicien, inutile et bien trop loin de la vérité « matérielle » du monde pour être pris au sérieux.

L’autosuffisance

Le sage est celui qui est capable de se contenter du minimum, de manière à ne souffrir d’aucun manque et de pouvoir facilement faire face aux situations les plus difficiles. Il choisit donc de vivre dans l’abstinence et la frugalité. Il ne recherche aucune richesse, ni honneur, ni célébrité, ni privilège, il n’a pas de maison, il se contente des nourritures les plus simples et refuse tout ce qui ne lui semble pas nécessaire. Il se pare ainsi d’une simple besace et d’un unique manteau pour l’hiver et l’été. Il dort dans les temples. Il mendie sa pitance.

« Eh toi ! pourquoi donc portes-tu une barbe et de longs cheveux mais point de tunique ? Qu’est-ce qui te prends de t’exposer tout nu, d’aller sans chaussures et de mener cette vie errante, sauvage, semblable à celle des bêtes ? »

Le Cynique, texte attribué à Lucien de Samosate, in Les Cyniques grecs, Fragments et témoignages, Léonce Paquet, p. 317

La voie la plus courte vers la vertu

Seules comptent la sagesse et la vertu, double finalité de la philosophie cynique. Face aux écoles philosophiques dispensant un apprentissage long et technique, le cynisme se présente comme « la voie la plus courte vers la vertu ». Pour les cyniques, le simple fait de survivre dans le dénuement suffit à devenir sage. Il n’y a pas de savoir technique supplémentaire nécessaire. Les philosophes de l’école cynique se refuseront toujours aux grands discours, préférant les maximes sibyllines et ironiques, l’efficacité du quotidien, la preuve par le fait et non par la parole. En d’autres termes, la vérité éthique, démontrée par l’expérience et non les vérités théoriques résultant de systèmes complexes.

Selon Antisthène, aucun discours n’a de valeur, aucune étude ni savoir. Cependant il soutient, à la suite de Socrate, que la vertu s’enseigne. Une fois cette vertu atteinte, le philosophe peut se considérer comme libre, car vivant dans l’atuphia, l’« absence de vanité » et l’ataraxie « tranquillité de l’âme ou la paix ».

Nature, universalité et cosmopolitisme

La société est perçue comme corruptrice et changeante, là où la nature est vertueuse et universelle. Diogène se revendique ainsi cosmopolite, c’est-à-dire citoyen du monde. Son souci est de vivre selon des règles de vertu universelles. Les armes du cynique sont la transgression, l’ironie et le quotidien de façon plus générale. En transgressant tous les interdits, le cynique peut démontrer qu’aucune des règles sociales n’est essentielle et que seule compte l’éthique naturelle, universelle : la vertu. On lui prête aussi le raisonnement suivant : « Tout appartient aux dieux ; or les sages sont les amis des dieux et entre amis tout est commun ; donc tout appartient aux sages. »

Le cynisme a profondément influencé la morale stoïcienne qui développera à sa suite, avec Zénon de Kition et ses successeurs, à partir de 301 av. J.-C, les notions de « vie selon la nature », de « l’indépendance du sage » et de « cosmopolitisme ». L’école cynique a été vivace durant toute l’Antiquité gréco-latine.

 

Épicurisme

Épicure

« Parmi les choses dont la sagesse se munit en vue de la félicité de la vie toute entière, de beaucoup la plus importante est la possession de l’amitié. »

« Seul celui qui peut se passer de la richesse est digne d’en jouir »

Quand Épicure fonde son école du Jardin à Athènes, la pensée philosophique est encore dominée par les deux grandes doctrines issues de l’enseignement de Socrate : le platonisme et l’aristotélisme. Mais Épicure n’a pas fréquenté les écoles dominantes.

Il sera tout l’inverse de Platon sur de nombreux points : le machisme et la phallocratie viscérale ( les femmes sont en effet admises au Jardin, à l’égale des hommes) ; la supériorité d’Athènes ; l’aristocratisme électif ; l’élitisme radical ; le conservatisme politique ; l’ésotérisme pédagogique ; le dualisme idéaliste…

Le réel épicurien procèdera de la terre, d’un réel incarné, d’une causalité phénoménale réductible à des enchaînements rationnels.

Le projet épicurien est simple : développer, à partir d’une physique atomiste empruntée à Démocrite d’Abdère, une morale du bonheur permettant de nous délivrer des maux qui nous accablent. Le seul guide dans cette recherche du bonheur est la sensation et les plaisirs (ou les peines) qui l’accompagnent. L’ensemble des événements qui constituent la réalité relevant de cette causalité atomique, il en va de même pour la réflexion, la parole, le langage, la philosophie.

L’Épicurisme part au combat pour attaquer les mythes, les superstitions, les croyances, les fictions, les religions, les dogmes, les lieux communs et se propose comme thérapie de l’âme et du corps.

L’amitié est présentée par Épicure comme un bien précieux, indispensable au bonheur. En cette époque de décadence de la cité grecque, l’amitié remplace l’ancien esprit civique. Le bonheur a pour condition de fuir le trouble des affaires publiques : « pour vivre heureux, vis caché, à l’écart de la vie politique », enseigne Épicure qui, jusqu’à sa mort, mettra en pratique ce précepte.

On résume assez couramment la pensée d’Épicure selon quatre thèses :

  • il n’y a rien à craindre des dieux,
  • ni de la mort,
  • la douleur est supportable,
  • le bonheur est accessible.

Cependant, Michel Onfray souligne que cette pensée se construit autour :

  • « d’une physique éthique car en dehors de la matière rien n’existe,
  • d’un athéisme tranquille car si les dieux existent ils n’interagissent pas avec les hommes, tout indifférents qu’ils sont à leur égard,
  • d’une algodicée païenne – le bien et le mal n’existent pas – où s’organise une perpétuelle célébration de la pulsion de vie, sans culpabilité originelle,
  • et d’un ascétisme hédonique qui évitera les mauvais plaisirs, réfrènera les désirs vains ».

L’épicurisme est donc un eudémonisme qui place le bonheur dans le plaisir sensible du corps. Le but de l’épicurisme est d’arriver à un état de bonheur constant, une sérénité de l’esprit, tout en bannissant toute forme de plaisir non utile. Il repose également sur la pratique de la philosophie, seul moyen de libérer l’âme de ses tourments et d’atteindre la sérénité et l’amitié.

La modernité de la philosophie épicurienne réside dans son respect de l’individu, la valeur qu’elle accorde à l’existence heureuse et l’extrême simplicité de ses buts : non pas savoir pour savoir, mais savoir pour obtenir dès maintenant la paix de l’âme, l’ataraxie (absence de trouble), qui définit le bonheur du sage et lui permet de vivre « tel un dieu parmi les hommes ».

Épicure considère aussi que la sensation est à l’origine de toute connaissance et annonce ainsi l’empirisme qui émergera au moment des Lumières.

Ses écrits furent détruits lors de l’avènement du christianisme, instauré religion d’État de l’Empire romain, à partir du règne de Constantin Ier, mais surtout sous le règne de Théodose Ier (379-395). Car ses écrits n’étaient pas compatibles avec la conception chrétienne de l’Homme et du monde. Cet autodafé fut si fort, que de nos jours, il ne subsiste que des fragments de l’œuvre d’Épicure, souvent rapportés par Diogène Laërce, auteur du IIIe siècle.

Des trois cents rouleaux écrits par le maître du Jardin, il ne reste que trois lettres d’Épicure (à Pythoclès, à Hérodote et à Ménécée) ainsi que les Maximes et sentences vaticanes (Michel Onfray – Contre-histoire de la philosophie).

Après Épicure, la philosophie deviendra romaine. Épicure a influencé Lucrèce, Horace, Ovide, Marc Aurèle, Érasme, Montaigne, Gassendi, Rousseau, Voltaire, Hume, Bentham, Schelling, Mill, Marx, Nietzsche.

Titus Lucretius Carus

« Mais quand même je ne connaîtrais pas la nature des éléments, j’oserais assurer, à la simple vue du ciel et de la nature entière, qu’un tout aussi défectueux n’est point l’ouvrage de la Divinité. Tant la religion fut capable de conseiller de mauvaises actions ! »

On ne sait pratiquement rien de cet élève d’Épicure, poète et philosophe né vers 94 avant J.-C. à Pompéi et mort vers 55 avant J.-C. Mais beaucoup de choses ont été inventées à son sujet afin de discréditer son œuvre. On lui doit un unique ouvrage « De natura rerum », véritable ode à la vie, composé à partir de l’ouvrage d’Épicure, La Nature.

Le poème se présente comme une tentative de « briser les forts verrous des portes de la nature », c’est-à-dire de révéler au lecteur la nature du monde et des phénomènes naturels. Selon Lucrèce, qui s’inscrit dans la tradition épicurienne, cette connaissance du monde doit permettre à l’homme de se libérer du fardeau des superstitions, notamment religieuses, constituant autant d’entraves qui empêchent chacun d’atteindre l’ataraxie, c’est-à-dire la tranquillité de l’âme. 

« Au seuil de la science est assis ce principe :

Rien n’est sorti de rien. Rien n’est l’œuvre des dieux.

C’est à force de voir sur terre et dans les cieux

Des faits dont la raison cherche en vain l’origine,

Que nous plaçons en tout la volonté divine.

De là cette terreur qui nous accable. Eh bien !

Quand nous saurons que rien ne peut sortir de rien,

Nous verrons s’éclairer notre route, et les choses,

Sans miracle et sans dieux, nous révéler leurs causes.

Que tout vienne de rien ? Tout peut venir de tout,
Et la loi de l’espèce en hasard se résout ».

Le De rerum natura est d’abord un traité de physique, même si l’enjeu essentiel de cette explication scientifique de la nature est, pour les épicuriens et pour Lucrèce, de montrer que le surnaturel n’existe pas, tournant philosophique majeur, à l’origine du matérialisme et de la séparation de la science et de la religion.

« Si tu possèdes bien ce savoir, la nature t’apparaît

Aussitôt libre et dépourvue de maîtres tyranniques,

Accomplissant tout d’elle-même sans nul secours divin. »

En se rencontrant, les atomes composent les agrégats, c’est-à-dire les composés qui font le monde. Pour qu’ils se rencontrent, il faut qu’ils subissent dans leurs trajectoires des déviations dues au hasard car s’ils tombaient parallèlement dans le vide sous l’effet de leur poids, ils ne se rencontreraient jamais :

« Tous sont en mouvements incessants et divers
    Soit qu’ils s’écartent loin après s’être heurtés,
    Soit qu’ils restent voisins tout en s’entrechoquant.

Pendant qu’ils tombent droit, entraînés dans le vide
    Par leur poids, en un lieu et un moment quelconques,
    Les atomes dévient, mais très peu, juste assez
    Pour que leur mouvement puisse être dit changé.
    S’ils ne déviaient ainsi, tous tomberaient tout droit,
    Comme gouttes de pluie, dans le vide sans fond :
    Il n’y aurait entre eux ni rencontres ni chocs ;
    La nature jamais n’aurait rien pu créer »

Le monde ne résulte ainsi que de la matière et du hasard. La nature est libre, sans maître, sans dieux, sans contraintes et nous sommes libres, nous aussi, comme tous les animaux.

L’atomisme de Lucrèce, qui reprend celui d’Épicure, lui-même repris des philosophes présocratiques, notamment Leucippe et Démocrite, est évidemment une intuition sans confirmation et n’a guère de rapports avec l’atomisme moderne

Cet atomisme est un matérialisme, « un des plus radicaux de toute l’Antiquité », écrit Comte-Sponville, « il faudra attendre le XVIIIe siècle, et encore, pour trouver quelque chose d’approchant ». L’examen de la nature et son explication (naturae species ratioque), formulation quatre fois reprise par Lucrèce dans son poème, exclut toute théologie, tout idéalisme, tout spiritualisme.

« Etablissons encore ceci, que la Nature
Rend à leurs éléments les corps qu’elle dissout.

Tout meurt, rien ne périt. Si la mort prenait tout,

La forme brusquement s’en irait tout entière,

Sans qu’un travail, minant les groupes de matière,

Eût préparé leurs nœuds au divorce mortel.
La forme est périssable et l’atome éternel ».

Cette philosophie est aussi qualifiée de naturalisme1 moniste2.

  • Naturalisme : position selon laquelle rien n’existe en dehors de la nature : il n’y a rien de surnaturel. Le naturalisme peut prendre diverses teintes selon l’acception du mot nature mais disons que, dans l’une de ses formulations les plus étendues, la nature est ici envisagée dans le sens de tout ce qui existe en devenir.

Les systèmes philosophiques panthéiste, comme celui des Stoïciens de l’Antiquité, de Giordano Bruno et de Spinoza sont naturalistes. Pour le panthéisme, souvent lié au naturalisme, Dieu est le monde.

  • Monisme : notion philosophique métaphysique, fondée sur la thèse selon laquelle tout ce qui existe est principalement un, sans second. Le monisme s’oppose au dualisme qui sépare le monde matériel et le monde spirituel.

Lucrèce a influencé Giordano Bruno, Spinoza, Montaigne, Marx, Nietzsche, Althusser, Deleuze, Schopenhauer.